Ælred de Rievaulx

Aelred de Rievaulx
1110-1167

Enfance

Aelred de Rievaulx est né en 1110 à Hexham, dans le Northumberland, à la hauteur de Newcastle. Cette région, évangélisée au 6ème siècle par saint Paulin, mandaté par le pape saint Grégoire le Grand, fut un haut lieu de la voie chrétienne et monastique, elle était surtout connue pour la présence d’un monastère fondé par saint Wilfrid où ce dernier mourut en 709. Les villageois étaient très attachés aux moines qui furent contraints d’abandonner leur abbaye exposée aux attaques des pirates et aux invasions ravageuses des Danois. Après le départ des religieux, les villageois investirent les bâtiments désertés, et les familles conservèrent dans leur cœur le souvenir de saint Wilfrid et de ses frères, elles transmirent leur histoire à chaque nouvelle génération comme un précieux héritage spirituel.

Alured, le grand-père d’Aelred, arrivé dans la région avec un compagnon, découvrit les reliques du saint fondateur Wilfrid ainsi que celles de saint Guthbert. Suite à cette découverte, il demeura avec les villageois. Il fut enterré plus tard à l’endroit même où il avait découvert le corps de saint Wilfrid. Le père d’Aelred, Eilaf, avec l’autorisation de l’archevêque de Durham, s’installa avec toute sa famille dans le monastère. Eilaf était prêtre. On était prêtre dans la famille d’Aelred de père en fils depuis quatre ou cinq générations. A l’époque, on tolérait des exceptions au célibat ecclésiastique. Par jalousie, un des frères d’Eilaf demanda à l’archevêque d’envoyer un groupe de chanoines « pour refaire vivre les pierres par des chants de louanges » [1], espérant ainsi le départ des lieux d’Eilaf et de sa famille… Mais Eilaf put rester vivre aux côtés des religieux avec tous les siens. Aelred grandit donc dans les bâtiments claustraux où il reçut une bonne formation spirituelle et religieuse. Un moine de Lérins dépeint ainsi l’enfance d’Aelred dans ce cadre idéal : « L’enfance de notre saint Aelred s’écoula parmi toutes ces ruines. Il parcourait librement les cloîtres, aimant les bons chanoines d’York comme les enfants aiment les vieillards. Il écoutait avec bonheur la psalmodie grave qui se faisait entendre au milieu du bruit des travaux champêtres ou dans le silence des nuits. Souvent il prenait par la main un des religieux, le conduisait à l’église et là se faisait expliquer ce que signifiaient les figures peintes dans le temple. Quand le récit embarrassait sa faible raison, il secouait sa tête blonde, et il se faisait répéter la même question » [2].

Aelred se forma intellectuellement aux écoles d’Hexham dont il conserva le goût pour le beau latin. Il reçut aussi une bonne formation littéraire grâce à son père qui était un homme très cultivé et avait écrit une vie de sainte Brigide [3].

Le père d’Aelred perdit sa charge de prêtre, suite à la réforme grégorienne qui préconisait désormais le célibat ecclésiastique. « Cette réforme visait à installer dans les principaux sièges épiscopaux anglo-saxons des clercs gagnés aux idées réformatrices qu’élaboraient avec le continent les artisans du renouvellement moral de l’Eglise » [4]. La famille d’Aelred, qui tirait sa subsistance et sa reconnaissance sociale de la charge d’Eilaf, en fut profondément affectée.

Eilaf entra chez les bénédictins de Durham tandis que son fils Aelred fut placé à la cour du roi David 1er d’Ecosse (1084-1153). Aelred n’a alors que quatorze ans, et une vie nouvelle commence pour lui : une vie mondaine et frivole. « Gagné par les habitudes et les vices auxquels [son] âge est enclin, [il se] donn[e] tout entier au sentiment d’affection, [et se] voue à l’amour, au point que rien ne [lui] par[aît] plus doux, plus agréable, plus avantageux que d’être aimé et d’aimer. Prise dans les fluctuations de diverses liaisons amicales, [son] âme [est] ballottée çà et là ; ignorant les lois de la véritable amitié » [5].

Jeunesse

De 1124 à 1133, Aelred vit donc à la cour où il est éduqué avec les propres fils du roi, Henri et Waldef [6]. Avec ses deux amis et frères d’adoption, il reçoit une formation humaine, littéraire et philosophique plus poussée. Il lit le Roman d’Arthur et les œuvres de Térence [7]. Il apprend également l’histoire nationale. En même temps, Aelred fait l’apprentissage de la vie proprement dite. A la cour, on s’attache à lui, car il est attirant, doux par nature, communicatif : « Il était comme David, légèrement roux, d’un beau et séduisant visage ; aussi bien, quiconque tournait ses yeux vers lui tombait sous son charme » [8]. De plus, tout lui réussit, on lui fait confiance. Le roi le nomme dispensator, c’est-à-dire sénéchal, responsable de la table et du trésor royal, charges honorifiques et très importantes à l’époque. Ses responsabilités provoquèrent de la jalousie chez des personnes de plus haut rang. « Un incident rapporté dans la Vie d’Aelred prouve que la situation d’Aelred provoquait l’envie parmi les courtisans, et spécialement d’un rude chevalier qui l’accusa devant le roi dans un langage si indécent qu’il ne peut être transcrit, nous dit Walter Daniel, évitant ainsi de nous révéler le chef d’accusation, dont on soupçonne cependant la nature » [9].

Mais si tout va bien pour Aelred à la cour du roi où il jouit de nombreux avantages, intérieurement, il en va tout autrement. « Comme il le dira lui-même dans le récit qu’il fait de sa conversion, c’est au moment où tout le monde autour de lui le croyait heureux et enviait ses succès, qu’il se sentit le plus profondément malheureux » [10]. En effet, Aelred expérimente en lui un grand vide. Plus il s’enfonce dans le plaisir et progresse dans la « réussite sociale », plus une inquiétude l’habite et le taraude : « Un lourd nuage de désirs montait des marais fangeux de mes ardeurs charnelles et passionnées d’adolescent, écrit-il. Dans la belle coupe de l’amour, c’était le poison de la luxure. Ce mélange de douceur affectueuse et de désir impur emportait ma folle jeunesse sur la pente du vice et m’engloutissait dans un gouffre de débauches. Je me dissipais, je me perdais, je me répandais en débordements impurs ».

Malgré la vie qu’il mène à la cour où il ne manque de rien et où il est bien entouré, Aelred se sent seul et se découvre tel qu’il est, en vérité : perdu dans le péché, loin de Dieu. Il n’a pas la paix du cœur. Il en souffre tellement qu’il pense au suicide. Mais cette pensée lui permet d’expérimenter la miséricorde de Dieu qui le délivre de ses tourments intérieurs. Au sortir de cette épreuve, Aelred se convertit. Il raconte : « Je gisais souillé et replié, lié et garrotté, englué dans une iniquité tenace. J’ai alors prêté attention à moi-même, j’ai regardé qui j’étais, où j’étais, ce que j’étais. Je me suis pris en horreur, Seigneur, et j’ai été épouvanté par mon propre visage. Je voulais fuir loin de moi, et fuir vers toi, mais j’étais retenu en moi-même. Les chaînes des mauvaises habitudes m’enserraient, l’amour des miens m’enchaînait, les liens des relations sociales m’entravaient, et, plus que tout, il y avait le nœud d’une certaine amitié qui m’était plus douce que toutes les douceurs de la vie. J’ai réfléchi sur les débuts de ces agréments, j’ai examiné leur évolution, j’ai envisagé leur aboutissement. J’ai vu que les débuts ne peuvent manquer d’être répréhensibles, leur développement parsemé de revers, leur aboutissement condamnable. La pensée de la mort me terrorisait. Et les gens disaient en me regardant du dehors, sans savoir ce qui se passait en moi : « Oh ! comme tout va bien pour lui, comme tout va bien ! ». Ils ignoraient combien cela allait mal pour moi, là où seulement cela pouvait aller bien. Car ma blessure était toute intérieure : elle me mettait à la torture, m’effrayait et empoisonnait mes profondeurs par son odeur intolérable. Si tu n’avais bien vite tendu la main, ne pouvant plus me supporter moi-même, j’aurai peut-être eu recours au pire remède qu’offre le désespoir. Je commençais donc à entrevoir la joie qu’il y a à t’aimer, la tranquillité qui accompagne cette joie, l’assurance que donne cette tranquillité. Tu m’as converti, moi le premier de tous, tu m’as tourné vers toi. Et voici que je respire sous ton joug et que je trouve le repos sous ton fardeau parce que ton joug est suave et ton fardeau léger » [11].

Peu après sa guérison intérieure et sa conversion, Aelred est envoyé par le roi auprès de l’archevêque Thurstan d’York pour régler une affaire de succession. C’est au cours de ce périple dans le Yorkshire qu’Aelred découvre le monastère de Rievaulx, récente fondation de Clairvaux. Son ami Waldef qu’il rencontre dans la région (Waldef était alors prieur des chanoines réguliers de Kirkham, au Nord de York) lui présente Walter Espec, donateur du domaine de Rievaulx, et ce dernier conduit Aelred à Rievaulx où il lui présente les moines qui lui parlent de ce qu’ils vivent.

C’est le choc! Alors qu’il s’apprête à repartir vers l’Ecosse, Aelred est taraudé par le désir d’embrasser la vie monastique à Rievaulx, mais il n’arrive pas à se décider. Il retourne voir l’abbaye pour confronter ses yeux, son cœur, avec le site : son désir s’éclaire, il veut vraiment devenir moine, et son choix est ratifié par le fait qu’un de ses compagnons de route décide d’entrer au monastère avec lui. « Sa décision résult[a] de l’accord de deux volontés, accord par lequel il définira bientôt et constamment l’amitié et la charité même ».

Moine de Rievaulx

L’abbaye de Rievaulx est la première fondation anglaise de Clairvaux. Sous la direction de Guillaume, secrétaire personnel de saint Bernard, un groupe de moines s’était installé dans la vallée de Rie, le 5 mars 1132. Lorsqu’Aelred y entre, en 1134, il a 24 ans, le monastère n’a alors que deux ans d’existence, ce qui signifie que, très probablement, les bâtiments n’étaient pas tous construits, l’église était inachevée.

Dès ses premiers pas dans la vie monastique, d’après le témoignage de Walter Daniel, son biographe, Aelred est fervent, simple, obéissant, doux, bon, serviable, etc., etc., etc., bref : il est parfait ! Enfin… il l’est non pas parce qu’il est parfait (au sens où tout va bien pour lui et où tout ce qu’il fait est bien), mais parce qu’il « entre dans le jeu à fond » : il essaie d’être logique avec son choix de vie, les exigences qu’il suppose. La vie monastique, c’est tout ou rien, et Aelred apparaît comme un moine parfait (qui a parfaitement compris l’enjeu de sa vocation) car il a tout choisi : jeûne, veilles, lectio, travail, et il vit tout à fond, malgré ses faiblesses physiques et ses fragilités : « Bien qu’il fût d’une constitution physique très délicate, il était cependant d’une grandeur d’âme si impressionnante que, par sa patience à endurer de pénibles travaux, il soutenait sans peine la comparaison avec les hommes les plus endurcis et les plus robustes aux lourdes tâches. Pas davantage il n’épargnait ses mains, à la peau pourtant si diaphane ; bien plutôt, de ses doigts filiformes, il s’emparait vigoureusement des rudes outils nécessaires pour les rudes travaux agricoles et, par ses efforts, il forçait l’admiration de tous. Aussi bien, ses maîtres, plus d’une fois émus de compassion à la vue de ce qu’il faisait, imposèrent un frein à la vaillante monture du Christ Sauveur » [12].

Aelred aime la vie commune, le travail manuel, la prière, la lecture, tout ce qui fait la vie d’un moine cistercien. Plus précisément, il « excella en ces trois choses qui font un moine : la méditation, une prière pure et un labeur utile. D’un fatras de considérations, où Daniel nous décrit sans doute sa propre méditation en nous disant qu’Aelred ne s’attardait pas à de tels sujets, retenons quelques lignes : ‘Il renvoyait toute la force de sa pensée vers Dieu et son Fils, et il la faisait passer par le Christ crucifié, comme par un très long fil, dont il ramenait le bout jusqu’au trône du Père. Le fil, je dirais que c’est son intention et l’aiguille, la pénétration de son esprit’ » [13]. Pendant son noviciat, Aelred lit Les Confessions de saint Augustin et l’évangile de saint Jean, deux livres qui demeureront jusqu’à sa mort ses livres de prédilection, le premier parce qu’ « il avait été pour lui comme un guide au moment de sa rupture d’avec le monde » [14] et le second parce que « autant qu’ [il l’avait] pu, [il] y plaç[a] toute [s]a joie, lorsque, profitant d’un moment de solitude, [il se] livrai[t] à un temps de sainte quiétude » [15]. Aelred reçoit à Rievaulx une formation monastique claravalienne. Au noviciat, on fait étudier aux jeunes, outre la règle de saint Benoît, les œuvres de saint Bernard. Son abbé, dom Guillaume, ex secrétaire de Bernard, et son père-maître, frère Simon, moine de Clairvaux, sont ses accompagnateurs spirituels.

Aelred avait acquis le don et le sens des négociations lorsqu’il travailla au service du roi David, aussi son père abbé le repère-t-il assez vite et l’implique-t-il dans « les affaires » du monastère. Il a sans doute rempli la charge de cellérier. « Aelred n’est encore qu’un jeune moine, quand le père abbé le prend dans son conseil. Et bientôt, voici qu’il est envoyé en mission à Rome, pour exposer au Pape Innocent II la position de son abbé dans l’affaire de succession de l’Archevêque Thurstan qui vient de mourir, sous l’habit clunisien, en 1140 à Pontefract. Nous n’avons pas à entrer dans cette affaire embrouillée d’intérêts politiques qui durera de nombreuses années. Elle eut l’heureux effet de faire passer notre Aelred par Clairvaux au printemps 1142. Il y prit des lettres que saint Bernard adressait au Pape. Saint Bernard certes ne devait pas ignorer l’existence d’Aelred ; il était le Père-immédiat de Rievaulx, et bien qu’il n’ait jamais, selon toute vraisemblance, traversé la Manche, l’abbé de Rievaulx, son ancien secrétaire, n’a pas dû manquer de lui parler de ce moine plein de promesse. En Aelred, saint Bernard rencontrait un disciple de vingt ans plus jeune que lui, mais qui par sa formation littéraire répondait à son propre idéal monastique, et spécialement à ce rôle de défenseur et de théologien de la réforme cistercienne qu’il avait lui-même joué avec tant d’ardeur et d’intelligence » [16]. Au retour de ce périple, Aelred est nommé maître des novices. Dans cette charge, il se révèle bon pédagogue. Son expérience de l’amour lui vaut d’aimer d’amitié les jeunes qui lui sont confiés et sa sincérité de vie lui vaut d’être apprécié de ses frères de communauté.

En 1143, Guillaume, comte de Lincoln demande au père abbé de Rievaulx d’envoyer des moines dans une de ses propriétés, à Révesby. Aelred est désigné pour être le supérieur fondateur. Le 2 août 1145, l’abbé Guillaume meurt. Dom Maurice, qui, avant d’entrer à l’abbaye de Rievaulx, fut sous-prieur au monastère bénédictin de Durham, lui succède. En 1147, celui-ci démissionne parce qu’il n’est pas « à la hauteur » de sa charge : « il portait avec peine les fardeaux d’une charge pastorale qui ne lui laissait aucun repos ; après deux ans, il renonça à son administration et préféra reprendre sa place dans le cloître » [17]. Aelred est alors élu troisième abbé de Rievaulx. En 1147, il y avait trois cents moines à Rievaulx ; à la mort d’Aelred, six cent quarante ! Plus précisément : « 140 moines et 500 frères laïcs » [18], laïcs qui étaient peut-être des ouvriers salariés ou des oblats. Durant ses vingt années d’abbatiat, Aelred a marqué ses frères par son attitude fraternelle et son sens de la paternité spirituelle. Il était aimé et il a aimé ses frères comme en témoigne ce passage de L’amitié spirituelle : « Avant-hier, je parcourais les cloîtres du monastère ; plusieurs de mes frères très aimés étaient assis et je me trouvais comme au milieu des charmes du paradis : j’admirais les feuilles, les fleurs et les fruits de chacun de ces arbres. Dans le nombre, je n’en découvris aucun que je n’aimais pas et je pouvais être sûr d’être aimé de chacun. Je fus inondé d’une joie si grande qu’elle dépassait toutes les délices du monde. Je sentais que mon esprit se transfusait en eux et que leurs sentiments d’affection se transvasaient en moi. Du coup, je m’écriai avec le prophète : Voyez comme il est bon, comme il est doux d’habiter en frères tous ensemble » [19].

Aelred était doux, juste, droit, patient. Il avait de réelles qualités humaines. Ce sont les épreuves de la vie qui l’ont formé à devenir père spirituel et à bâtir la relation à l’autre sur le modèle de la Croix qui est le symbole de l’amour donné, le symbole de l’amour dans sa totale gratuité. « Il était l’ami et le médecin des faibles ; il supportait vaillamment la manière de vivre des imparfaits, et nombreux était ceux qu’il guérissait » [20]. Abbé fraternel et ami paternel, Aelred a établi des liens avec ses frères à un niveau horizontal : il s’est fait proche, à l’écoute. Et ces relations horizontales fraternelles n’avaient d’autres buts que d’établir ses frères dans une véritable relation, verticale et amoureuse, avec Dieu.

Sans pouvoir achever un traité de l’âme, Aelred meurt le 12 janvier 1167. Il laisse un souvenir vivant de lui-même, un grand nombre de traités et de sermons ainsi que des livres d’histoire. Aelred s’est montré durant toute sa vie et dans ses écrits comme un maître de vie spirituelle. Il a aimé intensément, en vérité et droiture de cœur. « Quel grand, quel immense, quel abondant rayon de miel a passé ces jours-ci jusqu’au festin du ciel -je veux parler du révérend abbé de Rievaulx, dont le passage en Dieu nous a été annoncé alors que nous commentions ce verset (Ct. 5, 1 [21]). Par son départ, me semble-t-il, notre jardin se trouve dénudé : c’est un grand bouquet de myrrhe qu’il a livré à Dieu, son cultivateur. Plus rien ne subsiste d’un tel miel dans les alvéoles de notre rayon. Sa parole était comme de la cire, dont coulait une science au goût de miel. Languissant dans sa chair, il n’en languissait que davantage, en esprit, par amour des réalités célestes. Alors que son corps se présentait desséché et maigre, son âme débordait comme de graisse et de moelle. Si son esprit se montrait pénétrant, son discours ne comportait rien de cassant. Il demandait avec modestie, restituait plus modestement encore, supportant les importuns, sans l’être lui-même pour personne. D’une intelligence aigüe, il ne ripostait qu’avec regret et portait tout d’une âme égale. Pour le salut et la consolation des petits, il répandait avec largesse un enseignement de lait, non sans pourtant y mêler souvent le vin d’un discours porteur de joie et d’ivresse. Oui, il en est ainsi : le lait chez lui atteignait à la puissance du vin. Simple était son enseignement, et sa parole -toute de lait- avait coutume d’emporter furtivement l’esprit de l’auditeur hors de soi, dans une ivresse. Par conséquent, celui qu’il abreuvait de la sorte pouvait dire à bon droit : j’ai bu le vin avec le lait -mieux : dans le lait. Il savait réaliser ce mélange dans de justes proportions et, avec l’un de ces breuvages, présenter aussi l’autre. Il usait de termes et de thèmes faciles en vue d’édifier, mais on percevait dans ses paroles la violence de la grâce qui enivre » [22].

Œuvres littéraires et spirituelles

On dit des cisterciens qu’ils ont renoncé à tout sauf à l’art d’écrire… Pour l’abbé de Rievaulx, l’écriture était un moyen de rendre témoignage d’une expérience de vie en Dieu et en frères à «l’école de la charité» pour en transmettre le baume, le parfum, la grâce. Ce qui comptait pour lui, c’était cette transmission concrète du goût de Dieu et de la vie, pas la recherche de la gloire. La plupart des écrits d’Aelred ont été demandées, généralement par une personne notable, ou sinon elles ont été dédiées. Cela montre bien la notoriété de ce moine, l’influence qu’il exerça dans le monde monastique cistercien anglais, alors naissant, et dans l’Église d’Angleterre. Aelred était au service de sa patrie et de son Ordre. Mais contrairement à saint Bernard, il n’influença qu’à l’intérieur de son pays. Cependant, durant toute son existence et après sa mort, il était bien connu de ses autres frères européens. Sa réputation était toute faite : «Bernardo prope par Aelredus noster» [23], conséquence de sa formation monastique initiale claravalienne, de l’esprit cistercien qui l’habitait et de son amour de l’Ordre.

Parmi les écrits d’Aelred, nous trouvons des œuvres historiques et spirituelles, des traités et de nombreux sermons. Sa correspondance, peut-être plus de deux cent lettres, a été complètement perdue. Les œuvres spirituelles sont bien connues parce que toutes ont été traduites en français : un diptyque sur l’amour : Le miroir de la charité et L’amitié spirituelle ; un bref commentaire de l’évangile de saint Luc (2, 42) : Quand Jésus eut douze ans ; une règle pour les recluses : La vie de recluse ; une prière pour demander la sagesse de la paternité et du gouvernement d’une communauté monastique : La prière pastorale ; un traité de l’âme demeuré inachevé ; des sermons sur le livre d’Isaïe : De Oneribus. Les œuvres historiques, par contre, sont moins connues car elles n’ont pas été encore toutes traduites et publiées : La généalogie des rois d’Angleterre, La Bataille de l’Etendard, La vie de saint Ninian, De sanctimoniali de Watum, De Sanctis Ecclesiae Hagulstaldensis, Vie d’Edouard le Confesseur.

En toutes ses œuvres, Aelred s’est fait le serviteur de l’Évangile et de la vérité : « En toutes choses, il fut son propre maître et, par son intelligence, il dépassait de loin ceux à qui on avait enseigné les rudiments des sciences profanes plus par inculcation de paroles que par imprégnation de l’Esprit-Saint. Grâce à la vivacité de son intelligence, il pouvait embrasser d’un seul coup d’ailes le monde des nombres ; et une seule enjambée lui suffisait pour franchir tout le domaine des figures géométriques, qu’elles soient réelles ou virtuelles ; aussi pouvait-il immédiatement appliquer son intelligence aux Ecritures pour connaître et faire connaître Celui qui seul possède l’immortalité. Il ne chercha pas à parer ses discours du fard des artifices littéraires, car ceux-ci nuisent à la dignité du message, davantage qu’ils ne contribuent à le mettre en valeur. Il existe une quantité de mots qui peuvent n’avoir aucun sens et qui ne diffèrent en rien de l’aboiement d’un chien. Je dis cela, car notre père refusait absolument de sacrifier la vérité aux règles de grammaire, qu’Aelred subordonnait toujours à elle. Ses écrits attestent à suffisance de la manière dont il parlait » [24].

Note de bas de page:

  • 1. Saint Aelred, abbé de Rievaulx, sa vie et ses œuvres, par un moine de Lérins, éd. N-D de Lérins, 1878.
  • 2. Ibid.
  • 3. 425-524, religieuse irlandaise, patronne de l’Irlande ; elle fonda le monastère de Kildare ; elle forme avec saint Patrick et saint Colomba la « triade thaumaturge » de l’Irlande.
  • 4. Pierre-André Burton, «Aux origines de l’expansion anglaise de Cîteaux», Collectanea Cisterciensia 61, 1999.
  • 5. Aerlred de Rievaulx, L’Amitié spirituelle, éd. Bellefontaine, 1994, prologue, p. 19.
  • 6. Waldef devint plus tard chanoine régulier, puis entra à Rievaulx ; il fut élu abbé de Melrose, fondation de Rievaulx en Ecosse.
  • 7. Poète comique latin (Carthage vers 190-159 avant JC).
  • 8. Walter Daniel, La vie d’Aelred, abbé de Rievaulx, éd. Pains de Cîteaux, n°19, 2003, p. 74.
  • 9. Charles Dumont, Une éducation du cœur, éd.Pain de Cîteaux, 1996, p. 205.
  • 10. Ibid., p. 206.
  • 11. Aelred de Rievaulx, Le Miroir de la Charité, éd. Bellefontaine, n°27, 1992, p. 90-91.
  • 12. Walter Daniel, La vie d’Aelred, abbé de Rievaulx, op.cit.
  • 13. Charles Dumont, Une éducation du cœur, op.cit., p. 208.
  • 14. Walter Daniel, La vie d’Aelred, abbé de Rievaulx, 42, 3.
  • 15. Ibid.
  • 16. Père Charles Dumont, Une éducation du cœur, op.cit., p. 209-210.
  • 17. Walter Daniel, La vie d’Aelred, abbé de Rievaulx, p. 101.
  • 18. Ibid., p. 109.
  • 19. Aelred de Rievaulx, L’Amitié Spirituelle, op.cit., p. 77-78.
  • 20. Walter Daniel, La vie d’Aelred, abbé de Rievaulx, op.cit., p. 103.
  • 21. « J’ai récolté ma myrrhe avec mes aromates, j’ai mangé mon miel avec mon rayon, j’ai bu mon vin avec mon lait. Viens dans mon jardin, ma sœur, mon épouse » (Ct. 5, 1) ».
  • 22. Gilbert de Hoyland, Sermon 40 sur le Cantique des cantiques, éd. Pain de Cîteaux, 1995, p. 284-287.
  • 23. Camille Hontoir, « Le bienheureux Aelred », in Collectanea Cisterciensia, 1934, p. 242.
  • 24. Walter Daniel, La vie d’Aelred, abbé de Rievaulx, op.cit., p.88-90.